VUEZ, Arnould de (1644-1720)
Portrait de Vincenzo Maria Coronelli (1650-1718)
1684
- Dimensions: 74 x 60 cm
- Condition: A+
- Technique: Huile sur Toile
Référence: 236-2
Description
Vuez, Arnould de (1644-1720). Portrait de Vincenzo Maria Coronelli (1650-1718), 1684. Huile sur toile, 74 x 60 cm.
Inscription sous l’atlante au milieu du globe : 1684.
Inscription sous le globe : Modelle des globes que S. E. Monseig le Card d’Estrées a fait faire pour le roi sous la conduite du P. Coronelli. Diametre 12 pds 3 pds.
Bibliographie : Inédit.
Nouvelle addition à l’oeuvre d’Arnould de Vuez, ce portrait représentant le cosmographe Vincenzo Coronelli est un ajout significatif à la connaissance de la production de ce peintre français de la seconde moitié du XVIIe siècle. Longtemps mésestimé, cet artiste a fait l’objet de plusieurs études successives depuis les publications de Louis Quarré-Reybourbon (1) au début du XXe siècle jusqu’à celles plus récentes de Laurence Quinchon-Adam (2) et de Barbara Brejon de Lavergnée (3). Cet enchaînement de travaux consacré à cette figure discréditée a démontré l’importance de sa production artistique ainsi que la singularité de sa carrière.
Originaire de Saint-Omer, Arnould de Vuez est formé à Paris dans l’atelier de Claude François Luc (1614-1685), dit « Frère Luc ». Selon Laurence Quinchon-Adam, il voyage par la suite en Italie avant d’être reçu à l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture le 20 décembre 1681 grâce à la réalisation d’une Allégorie de l’alliance du dauphin de la France avec Marie-Anne Victoire de Bavière (4). En 1693, il est notamment choisi pour peindre un « May » représentant L’Incrédulité de saint Thomas pour Notre-Dame de Paris (5). C’est vraisemblablement durant cette période qu’il quitte la capitale du royaume pour s’installer à Lille où il décède en 1720 en laissant un vaste oeuvre composé principalement de peinture religieuse (6).
La découverte de ce portrait est notable dans l’étude et l’appréhension de la carrière d’Arnould de Vuez. Datée de 1684 grâce à une annotation présente sur le dessin brandi par le modèle, cette toile est un des rares témoignages de la production picturale de l’artiste avant son départ pour la capitale de la Flandre française. Arnould de Vuez a recours au même procédé que dans la Vierge de douleur (illus. 02) pour donner un regard brillant à son modèle. Il ajoute une touche de blanc pur dans l’iris à proximité de la pupille afin de matérialiser l’éclat de la lumière et ainsi accroître l’intensité du regard. La pose de Coronelli, et plus particulièrement la tombée de son bras, est un expédient formel qui se retrouve également dans le Portrait de l’architecte Thomas Joseph Gombert (illus. 03) ainsi que dans le Saint Grégoire le Grand (illus. 04) conservé au Palais des Beaux-Arts de Lille. La manière de représenter et d’ombrer les doigts pliés est par ailleurs similaire à celle des deux oeuvres précédemment citées. Le dessin figurant les globes de Coronelli est significatif du style de Vuez, outre un tracé identique à celui des feuilles connues de l’artiste, les visages sont simplifiés de la même manière avec des nez arrondis ainsi qu’un type de regard analogue caractérisé par des yeux ronds et enfoncés (illus. 05, 06 et 07). Le rendu anatomique des torses est également similaire dans l’exagération musculaire au niveau du dentelé mais aussi dans l’insistance sur le creux du grand oblique.
Il existe par ailleurs un lien factuel entre le peintre et son modèle. Comme l’a démontré Barbara Brejon de Lavergnée dans un article publié en 2006, Arnould de Vuez a collaboré à la création des globes réalisés sous la direction de Vincenzo Coronelli (7). Il est à ce jour le seul artiste avec Jean-Baptiste Corneille a avoir été clairement identifié comme participant à cette vaste entreprise (8). Commandés par le cardinal d’Estrées afin d’être offert à Louis XIV, les globes de Coronelli sont fabriqués à Paris entre 1681 et 1683. Le haut dignitaire français décide d’engager le célèbre cartographe suite à la forte impression qu’il a éprouvée devant les globes élaborés pour le Duc de Parme en 1678 (9). Vincenzo Coronelli se rend par conséquent à Paris en août 1681 et reste dans la capitale jusqu’en décembre 1683, date à laquelle il retourne en Italie. Une indication dans la Gazette du 27 novembre 1683 laisse supposer que les globes sont dans un état d’achèvement avancé à cette période (10). C’est sans doute durant la fin de cette année que Coronelli est portraituré afin de garder une trace de cette prestigieuse prouesse qu’est la réalisation d’une paire de globes de 3,85 mètres diamètre pesant plus de 2,3 tonnes (11). Du fait de son implication dans cet exploit artistique et scientifique, il semble logique que le portrait du franciscain soit commandé à Arnould de Vuez probablement par la famille d’Estrées elle-même. Cette hypothèse est renforcée par l’inscription présente dans le dessin exhibé par le modèle qui insiste sur la dimension des globes ainsi que sur l’identité de leur commanditaire (12). La date de 1684 (illus. 08) qui est également présente sur le tableau s’explique sans doute par un achèvement de l’oeuvre postérieur au départ de Coronelli. Ce dernier revient toutefois en France en août 1686 pour signer des contrats avec le graveur Jean-Baptiste Nollin (1657-1725) dans lesquels le nom d’Arnould de Vuez est également mentionné (13). L’état des globes représentés sur la feuille figurant dans le portrait est très proche de celui des gravures publiées à Venise en janvier 1689 (illus. 09). Les spécialistes s’interrogent sur le dispositif de maintien de ces réalisations massives et sur son existence étant donné que le système représenté est différent entre les estampes de 1689 et la vue en coupe datée de 1703 (14) (illus. 10). Cette difficulté est aussi accentuée en raison du parcours mouvementé des globes, vraisemblablement pensés pour le château de Versailles, ils sont d’abord installés à Marly en 1703 puis au Louvre à partir 1715 avant de finalement intégrer la Bibliothèque royale (15). Si la question est donc complexe à élucider, il est néanmoins certain qu’Arnould de Vuez est impliqué dans la réalisation de l’ornementation de système de maintien puisque le Palais des Beaux-Arts de Lille conserve une feuille préparatoire figurant un atlante (illus. 11).
Cette nouvelle découverte d’un portrait de Vincenzo Coronelli vient également enrichir le corpus de ses représentations. Cette toile se singularise en étant pour l’instant l’unique tableau figurant le célèbre franciscain puisque sa physionomie était auparavant connue exclusivement par le biais de nombreuses estampes (illus. 12 et 13). Elle se distingue aussi au sein de ce groupe en étant la seule effigie où Coronelli arbore une barrette, un bonnet rigide principalement revêtu par les ecclésiastiques. Autre différence notable, le cosmographe est représenté avec une barbe taillée alors qu’il porte habituellement un bouc (illus. 14). La datation de l’oeuvre permet d’évaluer l’âge du modèle portraituré à 34 ans, cette toile est donc sans doute sa figuration la plus juvénile connue. Arnould de Vuez parvient à conférer à Coronelli une véritable profondeur psychologique, il laisse transparaître sa vivacité d’esprit et une habilité confinant à la malice par le biais d’un regard brillant ainsi qu’en instillant une légère contraction des muscles labiaux. C’est un portrait sémillant d’un des érudits les plus talentueux de son temps qu’il réalise. Cette oeuvre vient en outre témoigner de l’accomplissement d’une des plus remarquables prouesses artistiques et scientifiques du Grand Siècle, la fabrication des globes de Coronelli qui sont encore aujourd’hui un des joyaux des collections nationales françaises (16).

ill. 01: Arnould de Vuez,
L’Incrédulité de saint Thomas, 1693,
huile sur toile, 500 x 330 cm,
Lyon, chapelle Saint Antoine de la primatiale Saint Jean.


ill. 02 : Arnould de Vuez,
La Vierge de douleur, fin du XVIIe siècle,
huile sur toile,
Lille, Palais des Beaux-Arts.

ill. 03 : Arnould de Vuez,Portrait de l’architecte Thomas Joseph Gombert, fin du XVIIe siècle,
huile sur toile, 94 x 129 cm,
Lille, musée de l’Hospice Comtesse.

ill. 04 : Arnould de Vuez, Saint Grégoire le Grand, fin du XVIIe siècle,
huile sur toile, 83 x 66 cm,
Lille, Palais des Beaux-Arts.

ill. 05 : Arnould de Vuez,
Portrait de Vincenzo Coronelli (détail), 1684
huile sur toile, 74 x 60 cm.

ill. 06 : Arnould de Vuez,
Apollon et ses chevaux ( ?), fin du XVIIe siècle,pierre noire,
Lille, Palais des Beaux-Arts.

ill. 07 : Arnould de Vuez,
Esquisse de deux figures pour un fronton, fin du XVIIe siècle,pierre noire,
Lille, Palais des Beaux-Arts.

ill. 08 : Arnould de Vuez,
Portrait de Vincenzo Coronelli (détail), 1684
huile sur toile, 74 x 60 cm.

ill. 09 : D’après Vincenzo Coronelli,
Globe terrestre, janvier 1869,
gravure sur cuivre,
Paris, Bibliothèque nationale de France.

ill. 10 : Atelier de Robert de Cotte,
Vue en coupe d’un projet pour le pavillon des Globes à Marly, 1703,
plume et encre de Chine, 35,6 x 28,8 cm,
Paris, Bibliothèque nationale de France.


ill. 11 : Arnould de Vuez,
Etude de terme, fin du XVIIe siècle,
pierre noire,
Lille, Palais des Beaux-Arts.
Arnould de Vuez,
Portrait de Vincenzo Coronelli (détail), 1684
huile sur toile, 74 x 60 cm.

ill. 12 : Anonyme,
Portrait de Vincenzo Coronelli, 1707, provenant d’une édition tardive en folio de l’Atlante Veneto,
Paris, Bibliothèque nationale de France.

ill. 13 : Provenant de Marica Milanesi, « Vincenzo Coronelli : A career », Globe Studies, n° 57/58, paper read at the 11th Coronelli Symposium, Venise, 2007, and other papers, 2011, p. 22-36.

ill. 14 : Anonyme,
Portrait de Vincenzo Coronelli, XVIIIe siècle,
burin et eau-forte, 40 x 29 cm
Versailles, musée des châteaux de Versailles et de Trianon.
Bibliographie:
(1) Louis Quarré-Reybourbon, Arnould de Vuez, peintre lillois, Lille, Impr. Lefebvre-Ducrocq, 1904.
(2) Laurence Quinchon-Adam, Arnould de Vuez (1644-1720). Sa peinture flamande, mémoire de maîtrise sous la direction de François Souchal, Lille, université Lille 3, 1984-1985, 2 tomes.
(3) Barbara Brejon de Lavergnée, « Un Lillois retrouvé, Arnould de Vuez dessinateur », Hommage au dessin. Mélanges offerts à Roseline Bacou, Rimini, Galleria Editrice, 1996, p. 399-405.
(4) Laurence Quinchon-Adam, « Arnould de Vuez (1644-1720), peintre lillois », Bulletin de la Société de l’histoire de l’art français, 1992 (1993), p. 69-81.
(5) Daniel Ternois et Antoine Schnapper, « Une vente de tableaux provenant des églises parisiennes en 1810 », Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art français, 1976, n° 48 du cat., p. 140.
(6) Sur la période lilloise de l’artiste, voir Lille au XVIIe siècle : des Pays-Bas espagnols au Roi-Soleil, Lille, palais des Beaux-Arts et musée de l’hospice Comtesse, 15 septembre 2000 – 27 décembre 2000. Commissariat : Arnauld Brejon de Lavergnée, Alain Lottin, Alain Mérot, Yves Pauwels et Laurent Sauvage, Paris, RMN, 2000, 357 p.
(7) Barbara Brejon de Lavergnée, « Un dessin d’Arnould de Vuez préparatoire pour le globe terrestre de Coronelli offert à Louis XIV », Bulletin du musée hongrois des Beaux-Arts, n° 105, 2006, p. 101-108.
(8) Yves Picart, La vie et l’oeuvre de Jean-Baptiste Corneille : 1649-1695, Paris, CdP, 1987, 176 p.
(9) Sur la vie de Coronelli, voir Marica Milanesi, Vincenzo Coronelli cosmographer (1650-1718), Turnhout, Brepols, 2016, 472 p.
(10) Monique Pelletier et Alain Roger, « La Renaissance des globes de Coronelli (1650-1718) au musée des Beaux-Arts de Lille », Revue du Louvre. La revue des musées de France, 4, octobre 1993, p. 68.
(11) Ces données techniques proviennent du catalogue de l’exposition : Le Monde en sphères, Abu Dhabi, Louvre Abu Dhabi, 23 mars 2018 – 2 juin 2018, Paris, Bibliothèque nationale de France, 16 avril 2019 – 21 juillet 2019. Commissariat : Catherine Hofmann, François Nawrocki et Jean-Yves Sarazin, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2019, 271 p.
(12) Monique Pelletier, « Le cardinal, le moine, le roi et les autres : les acteurs des globes du Roi-Soleil », Bulletin du Comité français de la cartographie, n° 159, mars 1999, p. 56-62.
(13) Monique Pelletier et Alain Roger, « La Renaissance des globes de Coronelli (1650-1718) au musée des Beaux-Arts de Lille », Revue du Louvre. La revue des musées de France, 4, octobre 1993, p. 71.
(14) Voir notamment Les globes de Louis XIV : étude artistique, historique et matérielle, actes colloque sur « Les grands globes de Coronelli », Paris, Bibliothèque nationale de France, 22-23 mars 2007, sous la direction de Catherine Hofmann (dirs.) et Hélène Richard (dirs.), Paris, Bibliothèque nationale de France, 2012, 357 p.
(15) Ibid.
(16) Hélène Richard, Les globes de Coronelli, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2006, 78 p.


